« 19 janvier 1873 » [source : BnF, Mss, NAF 16394, f. 18], transcr. Maggy Lecomte, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2245, page consultée le 07 mai 2026.
Guernesey, 19 janvier [18]73, dimanche matin, 8 h. ½
Je viens seulement de m’apercevoir que ton signal est arboré mais je ne sais pas
depuis combien de temps parce que la pluie obstruait tellement mes carreaux que je
n’y
voyais pas. Ce n’est qu’en ouvrant la porte de la rue que j’ai pu distinguer ta
serviette, mais tellement alourdiea par l’eau et tordue par le vent, qu’elle se confondait avec
les barreaux où elle est attachée. Voilà comment, mon cher adoré, que tout en te
guettant, je ne t’ai pas vu et que j’ignore le moment où tu t’es levé. Je ne dirai
pas
comme le citoyen Marquand « peu importe »
mais je me pardonnerai volontiers ma bévue pourvu que tu aies passé une bonne nuit.
J’ai déjà remis tout en ordre dans la fameuse cassette et placé sous ta serviette
aux
yeux ton titre provisoire afin que tu n’oublies pas de l’emporter quand tu viendras
tantôt avant ton festival [Sun ?] et Garnier.
À ce propos, je suis très heureuse que cette petite partie
carrée à domicile me donne le bonheur de te voir avant ce soir. Il y a si longtemps
que cela ne m’est arrivé que j’en bénis ceux et celle qui me valent cette bonne
fortune aujourd’hui.
Hélas ! Le revers de la médaille c’est la corvée des
de Putron demain, surtout si ce temps
hideux persiste jusque là. Pour me consoler et pour me donner du cœur au ventre je
pense que ce qui fait mon embêtement demain soir fera la joie de nos deux en bas
réunis.
Quand donc finira cette affreuse pluie ? Elle est tellement épaisse en ce
moment-ci que je n’y vois pas ni extérieurement ni intérieurement. Mes idées sont
brouillées comme ma vue et sans mon cœur qui me sert de phare je serais dans les
ténèbres les plus complètesb. Mon
amour c’est l’esprit qui flotte insubmersiblec au dessus du déluge d’années qui m’envahit jour à jour,
heure à heure et qui dépasse l’étiage ineptie ; mais, quoi qu’il fasse il n’arrivera
jamais à te cacher le mot : je t’aime !
a « allourdie ».
b « complette ».
c « insumersible ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils rentrent à Paris après la fin de l’écriture de Quatrevingt-treize. Épuisée par les infidélités de Hugo et le soupçon, elle disparaît quelques jours, pendant lesquels il est au désespoir. François-Victor, second fils de Hugo, meurt d’une tuberculose rénale.
- 10 févrierReprise de Marion de Lorme au Théâtre-Français.
- 1er juilletBlanche quitte Guernesey.
- 12 juilletBlanche revient secrètement.
- 21 juilletBlanche repart pour Paris.
- 31 juilletHugo et Juliette Drouet arrivent à Paris.
Blanche avoue à Hugo l’avoir trompé. Il lui pardonne. - 14 aoûtPaul Meurice est démis de ses fonctions de rédacteur en chef du Peuple Souverain par ses actionnaires. Le journal se sépare du Rappel, dont il était l’émanation.
- 19 septembreAyant découvert une lettre d’amour adressée à Hugo, Juliette fuit à Bruxelles.
- 26 septembreRetour de Juliette Drouet à Paris.
- 4 octobreAprès avoir loué pendant deux mois une petite maison à Auteuil, ils s’installent 55 rue Pigalle.
- 26 décembreMort de François-Victor Hugo, de la tuberculose.
- 28 décembreEnterrement de François-Victor au Père-Lachaise.
